Bad trip, fumées noires

Je n’ai pas de dessin à montrer, ou quoi que ce soit fait de ma main qui puisse réellement rendre hommage. Pourtant, Dieu sait à quel point j’ai envie de tout cœur qu’aujourd’hui chacun porte son affection et ses espoirs vers Kyoto, et se rende compte d’à quel point ce drame va peut-être marquer un des tournants les plus tristes que l’animation (voire la culture) japonaise ait pu subir depuis des décennies.

Rien ne va dans cette affaire, rien. Le nombre de morts, les motivations et le but de ce crime sordide, et surtout le fait qu’il soit en direction de Kyoto Animation, depuis des années un des modèles de toute l’industrie. Un des studios d’animation avec le plus de talents, le bon élève, celui qui a montré qu’on peut sortir des carcans toxiques de l’animation « traditionnelle » et qui a su proposer des productions toujours plus léchées, avec un parcours pédagogique puis salarié, sans la précarité et l’instabilité habituelle du métier. Le tout en dehors de Tokyo. Un studio qui est aussi un des rares avec une culture d’entreprise positive et à tendance progressiste, étant notamment un des rares avec des femmes à des postes-clé comme celui de réalisateur.

Plutôt que de verser dans le macabre à parler de l’incident lui-même, dont on finira bien assez tôt par comprendre les causes et les conséquences, je suis plus marqué par ce que cela aura comme conséquences à moyen ou long terme. Si je me fiche complètement de l’avenir à court terme de leurs franchises (je pense qu’ils ont d’autres priorités que sortir leurs films, et c’est bien normal), j’espère qu’ils arriveront à dépasser cela malgré l’ampleur de la tragédie. Le bâtiment touché étant celui du staff principal (avec notamment les employés à long terme), c’est un pourcentage non-négligeable des petites mains du studio qui a été blessé, voire pire. Le monde ne manquait pas de raisons pour soutenir KyoAni, et je pense qu’aujourd’hui il n’y a limite plus d’excuse pour ne pas le faire. Et maintenant ce sont les blessés, les familles des victimes, tout l’entourage du studio qui vont devoir se remettre d’une des plus grandes tragédies nationales des 60 dernières années, rien que ça. Il faudra des années, peut-être plus pour s’en sortir, matériellement, physiquement et mentalement, sans compter tout ce qui a pu être perdu de façon plus pragmatique (des professeurs pour de futurs animateurs, des ressources et du matériel de production, des locaux). Je leur souhaite de prendre leur temps, mais j’espère qu’une collecte de fonds officielle finira par sortir, pour qu’il soit possible de leur montrer tout le soutien qu’ils mérites et qui existe partout dans le monde pour compenser ce qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Beaucoup de choses m’échappent encore. Je me sens plus énervé que triste, et je ne saisis pas encore tout à fait pourquoi – probablement pour l’aspect « évitable » de l’affaire, et le fait qu’elle ait été menée par un homme seul. Et je suis suffisamment énervé pour avoir besoin d’exhumer ce blog, alors que d’autres gens ont déjà réussi à mettre les mots aussi tragiques qu’émouvants sur la situation.
Je suis fatigué, aussi. Fatigué de voir les effets que la mentalité toxique de certains peut avoir, et fatigué de voir que cet aspect sera sans doute bien vite oublié quand on reparlera de l’aspect social de cet incident. Et ce alors qu’on a pas encore les « raisons » qui ont poussé à l’acte.

Alors pour oublier le présent, je pense au passé. Et à tout ce qui servira à reconstruire un futur radieux pour ce studio, ce que tout fan d’animation japonaise (peu importe la génération et les goûts) se devrait de souhaiter. Par principe ou solidarité, mais aussi comme témoin d’une envie de promouvoir une certaine vision de l’animation japonaise.
Une vision qui n’est pas « alimentaire » et clichée, une vision innovante, ambitieuse voire progressiste. Cela ne veut pas dire qu’ils étaient « les meilleurs », ou quelque autre ineptie qui penserait l’animation japonaise comme un énorme classement. Je parle de gens, de concepts, de processus de production (pour rappel, KyoAni édite également des light novels, qui font régulièrement partie de ses adaptations en animé ensuite). S’il y a bien un studio qui essaye de se donner corps et âme pour un projet d’animation, c’est probablement Kyoto Animation. Séries TV, courts métrages, films. Originaux comme adaptations. Tous sont les témoins d’une formule qui gagne, que vous les appréciez ou non. Et j’espère simplement de tout mon être d’otaku chiant qu’un acte isolé n’agisse pas comme une remise en cause de tout cela. Non pas que leur idéologie en interne change suite à cela selon moi; mais j’ai juste peur que… les pertes soient trop grosses, qu’elles soient humaines, matérielles ou financières, et que le studio ne soit plus que l’ombre de lui-même en ayant perdu autant. J’ai rarement autant espéré avoir tort. Il serait aussi très, très malvenu de parler de « mal pour un bien » si jamais il s’avère que les productions suivantes du studio marchent également. Certains voudraient voir ça comme un combattant motivé par ses cicatrices, qui rebondirait encore plus haut après avoir touché le fond. Mais je ne me satisfais pas de cette vision de la chose. Rien ne méritait ça, et jamais rien ne le justifiera. Jamais rien ne devra faire oublier cela, et les gens qui en seront marqués à vie ne pourront pas nécessairement passer outre le traumatisme, qu’ils l’aient vécu de près comme de loin. Remonter la pente est déjà assez difficile comme ça, alors pour réclamer qu’ils dépassent les sommets, je pense qu’on peut se permettre d’attendre.

Pour conclure sur un peu plus d’introspection, j’ai pourtant un rapport assez distant avec le studio. KyoAni pour moi, c’est un peu le meilleur élève de votre classe, mais dont vous ne connaissez vraiment que le nom. Vous savez que tout roule pour lui, vous voyez qu’il bosse dur, mais vous n’êtes pas particulièrement en bons termes ou très proche avec lui.

Il y a une exception à cette analogie (au demeurant pas terrible).

Hyôka est, je pense, une série indispensable. Particulièrement pour ceux qui veulent brosser un panorama général de tout ce que peut offrir l’animation japonaise. C’est une série très sobre, très « normale », et pourtant assez unique en son genre, extrêmement bien produite, et même un peu à part au sein de la production du studio lui-même. Intersection entre le roman de mystère et le slice-of-life lycéen japonais, elle bénéficie d’une réalisation fantastique qui dépasse de loin tout ce que les passages descriptifs et analytiques d’un roman d’enquête pourraient nous offrir, le tout remplacé par le soin habituel de KyoAni au passages lents et de character acting. Elle m’a profondément marqué par son originalité, bien sûr, à une époque où je pensais que les séries lycéennes ne se résumaient qu’au moe et aux comédies bruyantes. Mais aussi par sa justesse incroyable. Hyôka parle de beaucoup de choses, plus qu’elle ne veut le faire croire. Amitié et romance, bien sûr, comme on attendrait limite toujours dans un anime lycéen, mais aussi le deuil. La dépression chronique et les solutions à y apporter. L’égoïsme et « les autres », aussi. Le tout sous un air parfaitement, mais avec un premier-plan narratif tout aussi travaillé. Et tout cela, au lieu de devenir quelque chose d’artificiel ou au contraire trop lourd, est sublimé par le sens du rythme, la poésie et la qualité de production de la série tout le long de ses 22 épisodes.

J’ai fini Hyôka à un peu moins de 20 ans. Et je pense qu’elle me marquera pour les 20 ans qui suivront, tant son propos dépasse l’adolescence. 2 ans et quelques plus tard, alors au fond d’un trou imprévu, reprendre contact avec la série fut une des choses qui m’a permis de relever la tête. Comme une thérapie que la vie n’a jamais pu m’offrir auparavant. À la fois parce qu’elle évoque justement cette dépression et cette anxiété qui se cachent sous un air blasé et une solitude forcée sans nécessairement de traumatisme préalable, mais aussi parce que je ne pouvais que bien trop m’identifier à ces chercheurs de petits mystères du quotidien, qui n’ont d’intérêt que pour des éternels curieux comme moi.

J’ai pris conscience de la force de studios comme Kyoto Animation dans ce genre de moments. C’est d’autant plus valide que leur staff majeur ne bouge que rarement, et que le studio a une vraie identité, et peut propager ses qualités d’une série à l’autre (quelque chose de plus rare qu’on le pense dans le milieu, où le nom du studio veut rarement dire quoi que ce soit pour la qualité d’une série). Quelque part, à l’instar de tous les personnages de Hyôka, ce que je peux raisonnablement souhaiter et espérer à KyoAni, c’est de relever la tête en restant eux-mêmes.

Tout compte fait, je suis peut-être bien triste aussi. Normal. Mais pour combien de temps ? Il semble ne jamais finir, cet espèce de cauchemar paranoïaque ou chacun se demande qui y est passé, les yeux sur ces mp4 qui bouclent sur des panaches de fumées noires s’évacuant d’un bâtiment tout neuf, assistant de loin à une trentaine d’homicides. Je ne veux pas prier. Je ne veux pas m’éterniser sur le sujet ou m’apitoyer dans un pathos et des hommages presque spirituels. Je veux juste qu’ils s’en sortent. De l’espoir, du courage, un élan. Et passer à la suite.

Le NHK Best Anime 100, résultats et décryptage

L’année 2017 marquait en théorie les 100 ans de l’animation japonaise, dont les débuts « officiels » de production d’un film animé sont en général placés en 1917. S’il y a encore beaucoup de débat sur le « qui » et le « quand« , l’année est elle assez établie comme celle de sortie des premières productions d’animation japonaise. La plus ancienne encore en bon état étant probablement Nakamura Gatana (même si on connaît l’existence d’autres films de cette époque). 2017 est donc l’occasion parfaite de fêter l’animation japonaise, et de nombreuses organisations jouent le jeu : même Japan Expo va mettre l’accent dessus pour sa 18ème édition. Au Japon, c’est la NHK (télévision publique) qui a lancé fin 2016 un grand concours sous forme de 3 élections populaires : les internautes allaient pouvoir en effet élire, pendant plusieurs mois, leurs chansons d’anime préférées (les fameuses anisongs, devenues une institution du milieu), et surtout leurs animes préférés de toute l’histoire. Ils avaient ainsi accès à une base de données avec toutes les séries, les films, les OVA, etc. pour pouvoir faire leur choix.

 

 

Curieux des résultats ? Ils ont été annoncés ce 3 mai au Japon (pour les animes ; le top des chansons avait été annoncé plus tôt), dans une émission spéciale de la NHK en prime-time d’une durée de 3 heures, un mercredi soir : excusez du peu ! Les voici en abrégé, avec une tentative d’explication de texte. Bonne lecture.

 

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[VIDEO] Les 50 génériques d’anime de 2016 les plus vendus au Japon

Hello tout le monde ! Comme l’année dernière, je vous propose un classement en vidéo des 50 génériques d’anime (diffusés en 2016 au Japon) les plus vendus dans le pays. La vidéo est juste en dessous (à regarder en HD de préférence), avec quelques détails de méthodologie dans le reste du post. Bon visionnage !

 

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Par-delà les mers de mots – Fune wo Amu

Parfois, il y a de façon inversement proportionnelle autant de choses à dire sur une série que de gens qui la regardent. L’industrie de la japanimation a fait fleurir des œuvres porteuses de messages denses, des choses comme au hasard Serial Experiments Lain, Casshern Sins, Arjuna, ou encore Bokurano, par exemple. Et sans doute bien d’autres dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, tant elles restent plutôt confidentielles. En général je ne suis pas un spécialiste des ces séries-là, surtout car elles sont souvent anciennes – j’essaye de les suivre quand j’en décèle de temps en temps, je vous ai déjà parlé de l’épique historique et SF Concrete Revolutio et j’ai beaucoup aimé la chronique sociale et sociologique qu’était Classroom Crisis, toutes deux très récentes.  Mais coup de chance, cette saison j’en ai trouvé une. Qui est parfaite pour moi.

The Great Passage.

Le grand passage.

Ce soir, on part naviguer à bord du Great Passage, dans Fune wo Amu.

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Tsutomu Mizushima, de clown fou à génie

L’industrie de l’animation japonaise a beau être populaire en occident, rares sont les gens qui peuvent en tirer des personnalités. Même les plus fans. Qu’ils soient doubleurs, compositeurs ou pire, réalisateurs ou animateurs, le monde otaku n’est pas encore nerd au point de connaître par cœur les créatifs derrière l’œuvre, là où les fans de BD connaissent leurs auteurs sur le bout de doigts et les cinéphiles savent juger un film rien qu’à sa préproduction, son staff technique ou son casting.  Toutefois, les plus passionnés ont formés des communautés (ou disons-le carrément : des fandoms) autour de fortes personnalités. Les fans de seiyuu se pâment devant chaque nouveau rôle de Tomokazu Sugita ou de Rie Kugimiya, la hype s’intensifie dès qu’Hiroyuki Sawano est annoncé pour une soundtrack, et les fans de sakuga analysent en quelques images le trait de Yoshimichi Kameda. Mais qu’en est-il des réalisateurs ? Si quelques grands noms ressortent, au hasard Shin’ichirô Watanabe, plus récemment Rie Matsumoto, ou encore Tetsurô Araki pour ne citer qu’eux, il y a un truc qui « cloche ». Contrairement aux membres des catégories précédentes dont le talent se mesure dans tous les genres et tons possibles, ces réalisateurs semblent plutôt cantonnés à des types de séries bien particulier, et leur popularité ne va de pair qu’avec des séries « sérieuses », qu’elles soient sombres ou non – Si Watanabe s’est quelque fois aventuré dans la comédie, ce ne sont pas ses meilleurs succès et l’aspect primordial qu’on en retient.

 

Mizushima en promo pour la série Girls & Panzer

Oui, c’est un réalisateur d’anime

 

Subsiste pourtant un trublion à la popularité croissante, mais qui a vu son succès grandir grâce à sa maîtrise de la comédie, qu’elle soit classique ou expérimentale, mais toujours avec le but de faire passer un bon moment et de faire apprécier sa vision du monde qui l’entoure ou qu’il a créé. Cet homme, c’est Tsutomu Mizushima. Je vous propose alors une petite biographie / un speech de découverte du bonhomme. Panzer vor!

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Kaisô no Terror

回想. Cet affreux amalgame de traits se lit kaisô, et signifie « réminiscence » (ou « flashback« , par exemple), en japonais. En plus d’être un mot qui m’a toujours fasciné dans cette langue (c’est un composé de 回, « tourner » ou « revenir »/ »faire un tour complet » et 想 « idée », « concept », « pensée ». Les idées ou les pensées qui tournent et reviennent…) c’est ce que je me suis mis à faire ces derniers jours, et sur quoi je vais me baser pour vous parler aujourd’hui. Tout est parti d’un tweet, récent et anodin.

Je vous rassure, aucun namedropping ni méchanceté dans cette citation, et je ne vais pas passer beaucoup de temps à en parler. Mais la réflexion de Meloku ici (dont je vous invite d’ailleurs à aller voir d’autres réflexions plus détaillées sur Nostroblog qui valent le détour), pourtant innocente et qui n’est qu’un simple constat/avis en une phrase, m’a remis trois mois intenses en tête. Aujourd’hui, je replonge dans le monde terne, informe et délaissé de Terror in Resonance, a.k.a. Zankyô no Terror.

 

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A comme Afro-disiaques, B comme BRADIO

Cela fait plus d’un an qu’ils déferlent sur une niche très particulière de la musique japonaise avec leurs extravagances, leurs costumes classes et colorés, leurs clips déjantés, leur rock funk catchy inoubliable et surtout la formidable coupe afro de leur chanteur. Qui ça ? BRADIO, bien sûr.

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Pourquoi en parler ? Pourquoi eux, parmi tous les groupes japonais loufoques, ou qui auraient pu se faire connaître après un générique d’anime récemment ? Bah déjà, je les aime bien. Ça joue un peu. Et puis, je leur trouve beaucoup de caractéristiques particulières qui me font penser que c’est un miracle que ce groupe soit devenu populaire chez une certaine frange de la population occidentale et japonaise, donc ça me paraissait sympa d’en parler. Embarquons alors dans le monde merveilleux de la Funky Party People, à travers quelques biographies, morceaux et chapitres étranges de la vie d’un groupe qui l’est peut-être tout autant.

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