Par-delà les mers de mots – Fune wo Amu

Parfois, il y a de façon inversement proportionnelle autant de choses à dire sur une série que de gens qui la regardent. L’industrie de la japanimation a fait fleurir des œuvres porteuses de messages denses, des choses comme au hasard Serial Experiments Lain, Casshern Sins, Arjuna, ou encore Bokurano, par exemple. Et sans doute bien d’autres dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, tant elles restent plutôt confidentielles. En général je ne suis pas un spécialiste des ces séries-là, surtout car elles sont souvent anciennes – j’essaye de les suivre quand j’en décèle de temps en temps, je vous ai déjà parlé de l’épique historique et SF Concrete Revolutio et j’ai beaucoup aimé la chronique sociale et sociologique qu’était Classroom Crisis, toutes deux très récentes.  Mais coup de chance, cette saison j’en ai trouvé une. Qui est parfaite pour moi.

The Great Passage.

Le grand passage.

Ce soir, on part naviguer à bord du Great Passage, dans Fune wo Amu.

Plus qu’un bateau, le Great Passage est un livre. Et plus qu’un livre, c’est un dictionnaire; un vrai, gros, et complet dictionnaire, élément si important dans toutes les langues et particulièrement au Japon du fait de la complexité de sa construction, sa syntaxe ou sa grammaire. Fune wo Amu narre ainsi l’histoire du département d’édition de dictionnaire de la maison du publication Genbu en plein quartier de Jimbochô à Tokyo (quartier historique de l’édition et des libraires), et plus précisément celle de son nouvel employé Mitsuya Majime. La série est adaptée d’un livre de Shion Miura, une écrivain star des années 2000 et 2010 au Japon. Elle a été plusieurs fois lauréate là-bas du Grand Prix des Libraires, notamment pour le livre dont on parle ici qui s’est payé le luxe de recevoir le plus haut score jamais donné à un gagnant de ce prix depuis sa création en 2004. Un énorme succès donc, qui avait été déjà adapté en un film live auréolé de succès lui aussi. Succès critique et nommé film de l’année aux Japan Academy Prizes (les Césars/Oscars japonais), il a même été la sélection japonaise pour l’Oscar du meilleur film étranger (mais n’a pas été retenu pour la sélection finale). Adapter une telle œuvre, assez courte et déjà assez connue au Japon, n’était donc pas une tâche aisée. Et pourtant, plus on voit la série, plus on pourrait se dire qu’elle se devait d’exister tant le projet est passionné, abouti et intéressant dans son adaptation et ce qu’il transmet.

La série, si elle reprend de nombreux éléments visuels inspirés du film, en fait un tout autre type d’œuvre, particulièrement dans sa manière de gérer les personnages. Évidemment, c’est aussi le cas dans la narration puisqu’on ne rythme pas de la même façon 12 fois 25 minutes et 1 fois 2 heures. Le film a été apprécié pour des raisons qui peuvent rendre curieuses une adaptation en anime : sujet de niche, ton plutôt posé, cadre du »monde du travail »… Mais il suffit de voir la bande-annonce pour voir que même si le film est réussi sur un plan technique, il semble reposer un peu trop sur l’éternel stéréotype du nerd isolé qui trouve l’amour chez quelqu’un qui l’accepte, c’est-à-dire principalement sur l’aspect comédie romantique de l’histoire. Et ce même si on devine déjà quels autres aspects vont entrer en jeu. L’adaptation en anime ne déroge pas à cette règle, et c’est ce mélange des genres qui en plus d’être original et unique dans le paysage de l’industrie, crée une alchimie incroyable entre les thématiques de la série, ses personnages et son exécution.

Cela aurait pu paraître évident à une époque, mais l’adaptation s’inscrit dans le cadre du projet/créneau horaire noitaminA de Fuji TV, servant notamment à la production et création d’anime « différents » en terme de productions comme de contenu et diffusé le jeudi soir à minuit. Si cela a été moins vrai depuis en gros début 2015 (avec des séries comme Kabaneri, Your Lie in April, Punch Line ou Nanana’s Buried Treasure), la case est devenu une habituée des animes un peu différents ou décalés, en tout cas en terme de réputation. La mode est d’ailleurs aux adaptations de romans sur cette case (Fune wo Amu, mais aussi Ranpo Kitan, Battery ou encore The Perfect Insider) plutôt que de manga ou de light novels. Les séries du bloc ne sont pas incroyablement populaires au Japon, mais la case bénéficie d’un peu de publicité par ses grands succès commerciaux sur lesquels son marketing passe encore (Psycho-Pass et Guilty Crown en tête) et certaines de ses productions ont permis la naissance de véritables classiques mondiaux de la décennie grâce aux créatifs rassemblés : des séries comme Ping PongHôrô Musuko, The Tatami Galaxy, Nodame Cantabile, Saraiya Goyô, Princess Jellyfish, Shiki, Trapèze, Higashi no Eden, et bien d’autres. Ces succès critiques et cette singularité du bloc à l’échelle mondiale ont d’ailleurs poussé à Amazon à signer un contrat d’exclusivité au printemps 2016, et toutes les séries de bloc vont progressivement se retrouver en streaming sur sa plateforme Netflix-like, Amazon Prime Video. On notera également que noitaminA produit également des films, comme le diptyque conclusif de Higashi no Eden, les 3 films adaptés de Project Itoh, ou des films résumés/prequel des séries du bloc. Un contexte qui permet somme toute de faire des choses assez « différentes« , en bien comme en mal.

Mais revenons à notre dictionnaire. Pourquoi une simple adaptation de roman serait du coup si différente d’une série classique ? Bon, le contexte de l’œuvre que j’ai évoqué plus tôt devrait vous en expliquer une partie. Fune wo Amu est une histoire à plusieurs niveaux : elle raconte la création d’un dictionnaire idéal et complet par Majime et ses compères. Elle développe également l’ouverture sociale et professionnelle de Majime face à un monde entier qu’il ne connaît pas. Enfin, elle narre son coup de foudre et son premier amour. Un drame professionnel, une étude sociale, et une comédie romantique sobre, combinés harmonieusement en une série assez courte et à laquelle tout sourit. (Je me vois dans l’obligation de SPOILER quelques éléments, qui même s’ils arrivent rapidement comme évidents au bout de 2, 3 épisodes, peuvent en rebuter certains. Désolé !)

Tout met ce bon Majime au cœur de l’histoire.  Employé de bureau lambda, salaryman typique et désabusé tel que la société japonaise en forme depuis des décennies, il est le sujet et le réacteur des trois intrigues narratives qui nous sont proposées. Mais les trois commencent par le même événement, thème clé de la série : la vocation de Majime à travailler dans l’édition de dictionnaire. En plus de son nom prédestiné (« majime » en japonais peut se traduire par « sérieux », « appliqué », « assidu »… Autant de qualités de bon travailleur que le personnage possède par nature et avec pragmatisme dès le début de la série. Mais pas pour son métier de départ !), il voue une passion à la littérature et à l’utilisation des mots et du langage en général. Il se fait repérer par un des éditeurs de dictionnaire de sa maison d’édition, Nishioka (doublé par un formidable Hiroshi Kamiya, toujours parfait en trublion ou comique de service), et convainc très rapidement la petite équipe du département de mener à bout le projet de leur carrière : un nouveau dictionnaire, de zéro. Si le thème de la vocation est clairement mis en valeur par Majime trouvant sa voie (et sa voix) au fil des épisodes et des étapes de création de l’ouvrage, ce sentiment est partagé par tous les employés qu’on voit intervenir. Si eux étaient déjà employés dans ce secteur, tous s’y donnent corps et âmes, boostés par à la fois l’arrivée de leur collègue complétant parfaitement leur équipe et par leurs sentiments respectifs sur le projet.

Le chef du département, à la recherche d’un élément aussi passionné que lui-même pour enfin lancer un grand projet de dictionnaire qu’on lui refusait jusqu’alors. Il intervient peu, souvent agissant comme transition entre l’esprit de société et la passion de Majime. L’aspect passionnel est justement transmis par Matsumoto, un professeur âgé passant souvent au bureau, et absolument passionné par le langage, au point d’écrire des cartes de type « mémo » pour chaque nouveau mot qu’il juge intéressant. Ces mots remplissent des cartons entiers, et vont faire réaliser à Majime que son intérêt primaire pour les mots pourrait devenir son métier. Nishioka, clair alter-ego de Majime, n’est pas porté par une passion de la communication écrite mais au contraire purement par sa personnalité et son attachement humain à ses collègues. Partant de l’opposition qui les marque dès le recrutement de Majime, ils vont se rapprocher, se comprendre, et s’entraider. Leur relation d’amitié n’est évoqué qu’à certains épisodes précis mais est la vraie rampe de lancement de la série. Enfin, même les personnages secondaires ont chacun de quoi montrer l’intrusion du projet dans leurs vies : les bénévoles réquisitionnés pour des vérifications trouvant leur compte quand ils comprennent le but du jeu, le designer du papier du dictionnaire (oui, sans blague) faisant face aux contraintes techniques… Absolument tout le monde fait face à la symbolique de cet océan de mots.

La vision du monde professionnel est elle aussi très sobre et posée – l’appeler « drame » est peut-être abusif, mais elle n’est pas vraiment optimiste. De manière assez similaire à justement Classroom Crisis « en son temps », la série passe pas mal de temps à évoquer la coopération de multiples talents pour un projet commun, et cette fois pas uniquement pour leur intérêt et culture personnels. Mais pas autant, il n’y a ici pas de glorification du monde du travail, et on serait en fait parfaitement à l’opposé. Beaucoup d’éléments sont typiquement japonais dans le secteur professionnel montré comme dans le monde du travail, mais particulièrement dans les mauvais côtés. Le ton reste toutefois neutre, mais les exemples sont parfois éloquents : de nombreux personnages ne se sentent pas à leur place et peu épanouis dans la société, et rencontrent à chaque fois des obstacles administratifs et égoïstes de la part d’acteurs externes pour la création du dictionnaire. Et ça, pour le coup, n’est pas typiquement japonais mais très réaliste pour quiconque ayant eu un projet à mener en entreprise. Si justement le thème du dictionnaire et de la « fabrication » de la langue japonaise n’est pas le plus subtil pour parler de relations humaines, c’est celui qui permet la transition la plus douce entre le monde « pro » et le monde « perso », puisque les mots « sont » leur travail !

Mais les vrais points d’orgues de la série sont les étapes et obstacles personnels de la vie privée de Majime, non seulement dans l’aspect professionnel mais aussi dans sa quête de lui-même et son futur amour, sa confusion autour d’une éventuelle romance, et tout ce qui peut s’en suivre. Si les mécanismes observés chez Majime sont typiques du « nerd« , même jusque dans les séries américaines (il va écrire une lettre d’amour de façon très old school, il fuit la discussion sur n’importe quel sujet, il se retrouve conseillé par des gens plus « populaires »…), le traitement est lui encore une fois très « adulte » et sobre, rendant la romance assez touchante car elle touche aux bons éléments : comment rétablir la discussion avec quelqu’un d’isolé, comment parler d’amour avec quelqu’un qui ne peut en avoir qu’une connaissance théorique, comment même en parler avec des gens dont on est pas forcément proches. Elle n’en devient pas superficielle et encore moins ni dénuée de sens, même si elle et son déroulement se devinent très facilement. Dans le fond comme la forme de l’œuvre, Kaguya et Majime sont montrés comme deux personnes très différentes mais très complémentaires, quasiment vouées à être ensemble et qui ont même besoin l’un de l’autre (même si cet aspect aurait pu être traité plus en profondeur pour Kaguya, à mon sens). De manière plus abstraite, ces passages parlent dans de multiples épisodes du drame personnel de Majime face à lui-même, représenté à plusieurs reprises comme des scènes de noyade, pour continuer la métaphore filée de l’océan de mots – pour l’anecdote, ce thème est abordé de façon un peu différente mais très récurrente et dans le même dans l’excellente série Sangatsu no Lion, diffusée la même saison.

C’est pour cette multitude de facteurs et de message que j’ai adoré cette série. Elle raconte des expériences multiples et prenantes, réalistes et touchantes émotionnellement peu importe la gravité du sujet : c’est beau, c’est agréable, c’est vrai, c’est juste. Et le tout sans sujet dramatique qui s’il donnerait plus de profondeur au propos, n’a pas forcément sa place dans un tel projet. C’est vrai que du coup des scènes paraissent plus superficielles lorsqu’elles sont dénuées d’enjeu, et la série ne semble pas vouloir mettre d’obstacle gigantesque aux personnages : ou plutôt, elle va les faire apparaître comme des événements à appréhender, à comprendre, plus que comme des barrières qui vont changer complètement la structure du projet et de la narration. Cette façon de faire rend le rythme de la série plus lent, et donc forcément moins agréable pour certaines personnes.

Une série qui parle du langage, des mots, des dialogues, de la langue. De la communication, en somme. Un postulat simple et direct dès les premières minutes, avec cette histoire de dictionnaires. Pour autant, c’est assez intéressant comme choix car l’animation est en général le terrain de l’exact opposé de l’idée principale de la série, ce qu’on appelle la « communication non-verbale », ou dans l’animation le character acting. Certains studios ou animateurs s’en sont même faits une spécialité : il n’y a pas besoin d’être verbeux pour dire quelque chose. Le mouvement, même le plus fin, peut transmettre une personnalité ou un sentiment. Pour un créateur, oui, mais pour ce qui est créé, qu’en est-il ? Le personnage n’est pas conscient qu’il fait du character acting, en général. Le mouvement en perdrait son naturel. Comment alors retranscrire ces émotions autrement que par des dialogues classiques ? Le parti pris ici est ainsi le thème du dictionnaire, pour pousser le sujet à son paroxysme. C’est d’ailleurs assez de drôle de noter que malgré son application dans son vecteur, l’animation de la série est magnifique grâce justement à des séquences… de character acting. Mais on en reparle plus tard.

Les mots ne sont pas seulement un outil à voir comme une arme. Ils ne sont pas aussi superficiels qu’ils paraissent, à être réduits à de simples discussions entre personnes. Fune wo Amu le dit lui-même, et en tire même son titre : la langue nous sert à construire un vaisseau, voguant à travers les mers du monde, rempli d’éléments verbaux et sociaux pour nous lier et coudre, tisser notre toile sociale pour vivre notre vie et notre voyage sur cet océan. Si le dictionnaire est bateau, le lecteur est capitaine, gouvernail et boussole. Et bien au-delà du simple dialogue, toutes les occasions sont bonnes pour réfléchir à notre usage et comprendre leur portée. L’amour, transporté par Kaguya et mis sur papier comme un poète ancien par Majime. L’amitié et le courage de Nishioka, manipulant par la parole et l’intuition pour mener à bien le dictionnaire. La passion soudaine d’une nouvelle employée, le projet de vie fou d’un ancien passionné, l’assiduité et la passion d’un chef de section… Tout, absolument tout dans la série est là pour monter l’importance du dictionnaire et donc du langage pour chacun, et plus ou moins subtilement comment il intervient de façon clé dans leurs vies.

Malgré tout la série ne se veut pas excessivement dramatique, comme je l’évoquais plus tôt. Elle est cruellement réaliste sur tous les plans et incroyablement attachante malgré tout tant on peut se sentir proches de tous ces gens qu’on a « forcément » connu ou en tout cas plus que crédibles dans leurs actes et personnalités, et ce malgré les différentes niches dans lesquelles l’anime s’engouffre. A l’inverse, le ton est neutre, parfois même léger, notamment que les personnalités joyeuses s’assemblent bien comme entre Majime et sa locatrice âgée, ou encore entre Nishioka et sa femme pour évoquer d’autres facettes d’une relation amoureuse que ne connaîtra pas Majime, ou pas de la même façon. On passe assez souvent d’éléments cruciaux de la publication à des passages personnels touchants, le tout coupé par le très étrange intervalle des Jisho-tans, où la série s’amuse à expliquer, à travers plusieurs mascottes colorées (conçues par Sanrio, les créateurs d’Hello Kitty et Show by Rock!), le fonctionnement des dictionnaires et de leur publication. En dehors de ces intervalles servant de pause aux épisodes (la série étant diffusée principalement sur Internet, elle n’a pas de spots de pub au milieu comme à la TV), rares sont les ascenseurs émotionnels. Pas de plot twists, pas de drama subversif ou autres feels démesurés.

Pourtant, je me suis moi-même retrouvé assez facilement très ému à la fin de la série. Pas par une tristesse ou par une joie extatique, simplement parce que j’étais ravi d’avoir suivi le développement émotionnel et non sans remous de toute cette petite équipe, le tout peaufiné par une réalisation qui mettait en valeur toute la beauté de l’histoire, à tous les sens du terme. Pour une touche plus personnelle, la plupart de la série se déroule dans le quartier de Jinbochô, comme je le disais plus tôt, et c’est dans ce même quartier que j’ai travaillé 6 mois au premier semestre de 2016. Je connais presque par cœur les rues et les gares montrées dans la série, et voir le fonctionnement de toutes ces maisons d’éditions dans lesquelles je n’ai jamais pu rentrer, en plus de voir illustrées des notions très humaines par des spectacles auxquels j’ai pu assister chaque jour m’a forcément atteint de façon plus forte et personnelle.

「間もなく、4線に 各駅停車 西高島平行きが まいります」 Souvenirs.

Le comble d’une série qui parle de faire passer des messages serait de mal le faire à son tour. Pourtant c’est probablement le plus remarquable en regardant la série : l’animation est absolument stellaire – en tout cas, dans sa première moitié. Les producteurs du studio Zexcs ont réuni de nombreux animateurs talentueux, le plus souvent méconnus, pour réaliser des séquences souvent longues et remplies de dynamisme dans la pluaprt des épisodes. Le mouvement en particulier est incroyable ; tout semble fluide, réaliste, et on croirait plus regarder un documentaire qu’un anime en 2D, ce qui n’aide pas à renforcer l’immersion dans la situation. Dès le générique, animé par Tomomi Kamiya (animatrice et réalisatrice habituée du studio, avec pas mal de boulot sur Daitoshokan no Hitsujikai et Kabaneri récemment) l’attention portée aux détails de mouvement est perceptible. Une course vers Kaguya, une rencontre-clé, puis une nouvelle encore plus incroyable… Tout son travail reflète à merveille l’esprit de la série : simple, réaliste et beau, sans fioritures ni complexité. La même chose vaut par exemple pour la première discussion qui pose les personnalités de Majime et Nishioka, ou encore les incroyables scènes de noyade dont on parlait tout à l’heure, qui transpirent l’angoisse du héros. Si la qualité de la production a doucement diminué, de nombreuses scènes restent sublimes et deux épisodes s’en démarquent : le premier, mais aussi l’épisode 8. Comme un symbole, cet épisode qui marque un renouveau renouvèle avec les cuts tous plus magnifiques techniquement les uns que les autres. Et jusqu’au bout de la série, l’émotion portée par les événements restera partagée par les forces de l’animation de la série.

Pour autant, la réalisation est en générale plutôt… moyenne. Paradoxalement, je ne sens pas de valeur ajoutée tant la série est déjà réussie pour le millier d’arguments que j’ai pu citer. A son tour, la réalisation reste sobre, sans cadrage ou choix de mise en scène audacieux, mais finalement, n’est-ce-pas ce qu’on lui demande pour restituer une histoire qui n’en demande pas plus ? Les multiples séquences illustrant la passion de Majime pour les mots comme celles sur ses pires angoisses ne sont pas ambitieuses, mais suffisamment ingénieuses pour qu’on en profite en tant que tel. Et c’est déjà très bien. Surtout quand les autres aspects de forme sont eux bien ficelés : il y a l’animation, oui, mais aussi une surprenante exploitation de l’espace. Pour une série dont l’essence se passe dans des bureaux, il n’est pas rare de découvrir l’espace urbain entourant chaque personnage : une chambre de résidence, une maison à la campagne, un toit d’immeuble, un trottoir, un parc d’attraction… Une sensation de grandeur qui s’en échappe à chaque fois, opposée uniquement par deux choses : la chambre du héros, et « l’océan » dont il profite tant bien que mal dans ses simili-visions. L’identité visuelle est un petit peu travaillée par ailleurs, mais plutôt de façon annexe (par la stylisation des endcards, les interludes, le générique et ses silhouettes et nuances de… bleu, évidemment). De même pour la bande-originale, si discrète qu’elle s’efface très rapidement face aux sons et discussions ambiantes.

Mais la composition de la série révèle des choix nets et intéressants (et je ne sais pas s’il était de même dans le film, ou en tout cas à quel point), notamment ceux de l’ellipse surprise de la série à ses 2/3, remettant en place toute la situation plusieurs années plus tard sans pour autant rien remettre en cause. Un vent de frais inattendu qui paraît ne rien apporter et au contraire effacer du traitement de personnages, mais qui est révélateur d’autres aspects, et bien plus nécessaire qu’un simple flash-forward de fin de série qui n’aurait rien avancé au truc. A la fin de cette ellipse se trouve le dernier épisode de la série, que j’ai évidemment trouvé très émouvant par ses événements comme sa conclusion. Il montre l’accomplissement de tout ce que la série a pu développer sur le personnage de Majime comme sur le reste, et même si on sait que Majime continuera évidemment son travail et ses relations pendant des années, les lumières qui s’éteignent nous sonne un glas satisfaisant dans l’histoire.

Le cœur de la série reposait sur l’avenir, la vocation et toutes les interactions qui nous font avancer. Force est de constater que jusqu’au bout, même de façon non-linéaire parfois, Fune wo Amu a dressé un portrait touchant et sérieux d’une série de situations plus que réalistes, et dans plusieurs milieux, de tout ce qui pourrait nous bloquer et in fine nous faire avancer. Humainement. Elle n’a pas la prétention d’apporter une morale, mais un constat et presque une expérience, un vécu de la société moderne à travers ces études de cas, tel un documentaire ou une biographie. Une biographie qui pourrait être celle de n’importe qui.

Je ne sais pas ce que deviendront les gens qui ont « fait » cette série avec autant de talent. Le réalisateur, Toshimasa Kuroyanagi, n’a que peu d’expérience dans la réalisation entière de séries (uniquement la série d’idols masculins en 2 saisons Shonen Hollywood) et même si la réalisation en elle-même n’a pas été un miracle pour la série, elle était globalement compétente malgré des soucis de production sur la fin. Difficile de mettre donc des attentes sur des gens en particulier pour avoir de nouveau une série du même acabit.

Mais cette série m’a donné confiance. Pas nécessairement en les dictionnaires, déjà parce que culturellement ils ne fonctionnement pas de la même façon en Occident qu’au Japon, mais aussi parce que je n’avais pas nécessairement besoin d’être convaincu des vertus sociales du langage. Mais confiance en l’industrie culturelle, en me montrant qu’il était tout à fait possible de faire une série tous publics, intelligente, bien menée techniquement et bien construite narrativement. Le média n’est pas réservé qu’à des cibles jeunes ou très marquées, ou à des adaptations très spécifiques. J’ai l’impression que les œuvres justement plus « adultes » au sens propre, pas seulement donc des « faux » seinen très sombres ou des pures romances très similaires, commencent à faire leur chemin au Japon. Des séries comme Shôwa Genroku Rakugo Shinjû, et dans une moindre mesure Joker Game sont apparues cette année également, et ont commencé à montrer cela. Et tant mieux si d’autres publics y trouvent leur compte ; pour les producteurs, toute popularité est bonne à prendre et pour le spectateur, tout nouvel horizon culturel est bénéfique.

Certains diront que je vais trop loin, pour une fois. Comment une série calme, aux mécanismes si classiques, peut avoir tant à dire ? A cela je ne peux répondre : j’ai beau être aveugle, je ne crois que ce que je vois. J’entends par là que même si je trouve parfois un peu « facile » quand des créateurs disent qu’ils laissent l’interprétation de leur série à chacun la regardant, j’ai toujours plus de facilité à vous conter les mérites d’un anime quand il me parle vraiment. Fune wo Amu propose un vrai point de vue. Pas une idéologie franche et directe, ni un choix tranché, encore moins une histoire complexe et injustement profonde. Juste une belle histoire, révélatrice et réaliste, et qui met en emphase plein de petits riens de la vie personnelle comme du reste de nos aventures sociales. Voir ça simplement comme « un nerd fait des dictionnaires et se trouve des potes et une femme » ne m’enchantait pas du tout, vu que j’y ai trouvé tellement plus. Et c’est ce que j’ai pu vous raconter à travers cet article.

Rien qu’avec des mots.

Parfois, j’imagine que nous sommes tous des voyageurs. Les dictionnaires sont alors les lumières qui nous montrent la voie à prendre.

Tant que nous continuons à voyager, ces lumières seront perpétuées, toujours réécrites, et continueront toujours à nous guider.

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