Tsutomu Mizushima, de clown fou à génie

L’industrie de l’animation japonaise a beau être populaire en occident, rares sont les gens qui peuvent en tirer des personnalités. Même les plus fans. Qu’ils soient doubleurs, compositeurs ou pire, réalisateurs ou animateurs, le monde otaku n’est pas encore nerd au point de connaître par cœur les créatifs derrière l’œuvre, là où les fans de BD connaissent leurs auteurs sur le bout de doigts et les cinéphiles savent juger un film rien qu’à sa préproduction, son staff technique ou son casting.  Toutefois, les plus passionnés ont formés des communautés (ou disons-le carrément : des fandoms) autour de fortes personnalités. Les fans de seiyuu se pâment devant chaque nouveau rôle de Tomokazu Sugita ou de Rie Kugimiya, la hype s’intensifie dès qu’Hiroyuki Sawano est annoncé pour une soundtrack, et les fans de sakuga analysent en quelques images le trait de Yoshimichi Kameda. Mais qu’en est-il des réalisateurs ? Si quelques grands noms ressortent, au hasard Shin’ichirô Watanabe, plus récemment Rie Matsumoto, ou encore Tetsurô Araki pour ne citer qu’eux, il y a un truc qui « cloche ». Contrairement aux membres des catégories précédentes dont le talent se mesure dans tous les genres et tons possibles, ces réalisateurs semblent plutôt cantonnés à des types de séries bien particulier, et leur popularité ne va de pair qu’avec des séries « sérieuses », qu’elles soient sombres ou non – Si Watanabe s’est quelque fois aventuré dans la comédie, ce ne sont pas ses meilleurs succès et l’aspect primordial qu’on en retient.

 

Mizushima en promo pour la série Girls & Panzer

Oui, c’est un réalisateur d’anime

 

Subsiste pourtant un trublion à la popularité croissante, mais qui a vu son succès grandir grâce à sa maîtrise de la comédie, qu’elle soit classique ou expérimentale, mais toujours avec le but de faire passer un bon moment et de faire apprécier sa vision du monde qui l’entoure ou qu’il a créé. Cet homme, c’est Tsutomu Mizushima. Je vous propose alors une petite biographie / un speech de découverte du bonhomme. Panzer vor!

 

Mizushima (à ne pas confondre avec son homonyme Seiji Mizushima, réalisateur régulier pour Bones, avec qui il n’a aucun lien de parenté. On en reparlera) est donc un réalisateur d’anime de 50 ans né à Hokkaidô et originaire de Nagano, et avec une carrière de déjà 30 ans dans le milieu. Sans réussir à rentrer dans une université prestigieuse et après des projets de films indépendants, il entre à 21 ans chez Shin-Ei Animation, d’abord comme producteur musical puis en travaillant sur des épisodes de Doraemon et d’Esper Mami (Malicieuse Kiki en VF). Il finit par réaliser son premier épisode après 5 ans de carrière, notamment pour l’adaptation animée d’Oishinbo, manga fleuve de gastronomie toujours en cours aujourd’hui, épisode après lequel… il est retiré de la série. Il ne retourne à un projet de réalisation que 3 ans plus tard, dans Crayon Shin-Chan, autre pilier des vieux animes cultes au Japon. Ces débuts troublés sont déjà à l’image de sa réputation dans le milieu, qui malgré son talent le voit souvent être qualifié de « bizarre« , « sociopathe« , voire carrément « fou » ou d’autres indiquant la difficulté pour certains de comprendre sa façon de faire. Souvent absent aux événements de promotions de ses séries ou dans les interviews de staff, il est difficile de savoir ce qu’il en est en réalité en se fiant uniquement aux échos de collègues, mais ils permettent de donner une idée (probablement exagérée) du personnage qu’est Mizushima.

Tsutomu Mizushima en 2011.

[emotion intensifies]

Au fur et à mesure, il continue à réaliser sur Shin-Chan, écrivant même certains épisodes, avant de réaliser un film entier tiré de la série (Explosion! The Hot Spring’s Feel Good Final Battle, en 1999) et de réaliser sa première série : la comédie culte Hare + Guu. Baignant déjà dans l’univers de la comédie, ce projet va être le premier mélangeant son style et ses amours de comédie avec un ton barré, parodique et surréaliste du manga. Il finit tout de même par quitter Shin-Ei en 2004, et travaille depuis en freelance. Il réaliste régulièrement des séries, le plus souvent avec les studios Production I.G., Diomedea, J.C. Staff ou même P.A. Works. Tous ses succès l’ont amené à être un créateur reconnu, jusqu’à en être un réalisateur polyvalent, le plus sollicité de l’industrie en 2015, et enchaînant les succès commerciaux et critiques dans les années 2010 comme avec Shirobako et Girls und Panzer.

Car la carrière de Tsutomu Mizushima va s’emballer à partir de là, enchaînant les séries, et le plus souvent les succès. Après le succès d’Hare+Guu et sa participation non négligeable à la première saison de Genshiken (dont il a écrit le scénario adapté du manga, et composé la série), il va réaliser 2 séries à mon sens cultes en 2 ans. Série commençant peu à peu à être considérée comme culte dans son genre, Ookiku Furabutte (Big Windup en anglais) en fait partie : série de 2007 sur le baseball (dont il réalisera aussi la suite en 2010) plutôt orientée seinen que shonen comme les autres et adaptée d’un manga populaire au Japon, elle a su séduire de nombreux spectateurs en se concentrant non pas uniquement sur le sport, mais sur les relations entre ses personnages et leurs perspectives d’évolution. Elle reste tout de même non dénuée d’esprit comique, qui déjà à l’époque montrait l’accent mis par Mizushima sur le rythme des discussions, qu’il soit rapide ou non selon le ton et le style.

Mais un an avant, c’est une autre série dont il va encore écrire l’adaptation qui va se faire remarquer : l’adaptation du manga xxxHolic de CLAMP. Avec son style graphique si particulier, elle raconte la vie d’un lycéen, Watanuki, pouvant voir les esprits et ses tribulations avec une sorcière dont il devient le larbin à tout faire. Il va en faire un film (le splendide et techniquement incroyable A Midsummer Night’s Dream en 2005) puis en faire les 2 saisons (en 2006 et 2008, toujours à la réalisation et au scénario), avec le studio Production IG. Le film sera acclamé à travers le monde, et se verra nominé voire récompensé dans de nombreuses cérémonies dédiées à l’animation (par exemple au Festival d’Annecy). Dans une interview pour le studio, il raconte qu’il s’agit de son premier projet en tant que freelance. Une jolie rampe de lancement qui le verra revenir plusieurs dans ce studio, ou même pour adapter d’autres œuvres de CLAMP, comme Blood-C.  Il y explique d’ailleurs que ce qu’il a aidé à faire la série est d’y retrouver des éléments comiques et plus légers, très bien intégré au film et en phase avec les différents éléments fantastiques. C’est dans cette même interview qu’il va sortir une phrase que je trouve géniale (et que j’avais déjà évoqué en parlant de Mayoiga, une de ses séries récentes) :

A titre personnel, je pense que « rire » et « avoir peur » ont beaucoup de choses en commun. Elle ne font plus appel à notre sens commun, mais vont directement au-delà. C’est difficile à expliquer, mais j’ai toujours eu l’impression qu’ils forment le même type d’émotion.

Assez révélateur. Avant de rajouter :

Le personnage avec qui je m’identifie le plus dans le film est Watanuki. D’une certaine façon, il est assez étroit d’esprit, et très vulnérable face à la critique.

 

Mizushima tourne à peu près au rythme d’une série réalisée par an. Il trouve malgré tout le temps d’apporter son sens de la narration ailleurs, par exemple en écrivant des scripts d’épisode pour l’adaptation de Kobato, en 2010, et en réalisant les surréalistes mais tellement drôles OVA de mah-jong politique Legend of Koizumi, ou encore l’ONA Plastic Nee-san. Mais cela ne dure pas : le début de décennie marque un tournant dans sa charge de travail, et il va successivement créer 4 séries qui sont celles qui l’ont révélées aux yeux du public occidental, et globalement celles pour lesquelles il est connu : Ika Musume (les 2 saisons), Blood-C, Azazel-san, et Another. Les 2 années suivantes, il réalise Joshiraku, Girls und Panzer, et les secondes saisons d’Azazel-san et de Genshiken. Avant d’enchaîner sur Witchcraft Works où il sera également chargé de la composition, et qui sera un succès critique. Excusez du peu !

Je pourrais continuer à faire un pavé sur chaque série dont elles mettraient chacune à leur façon l’emphase sur le talent et la polyvalence du monsieur dans l’art compliqué de la comédie (ou juste parce que je suis un fan absolu de Joshiraku). Qui est plus est dans l’animation japonaise où 90% de la comédie en général, peu importe la série et la cible, tourne autour de 2 « blagues » étirées à l’infini : le comique de répétition, et le manzai (tiré du théâtre japonais traditionnel : quand dans un duo voire un groupe de personnages, il y a toujours un crétin qui fait n’importe quoi de façon exubérante – le boke – et un avec du recul, commentant la stupidité de l’autre, et semblant être le seul doué de sens commun – le tsukkomi). Passer au-delà de ces stéréotypes par la narration, le rythme, les personnages est typiquement le rôle du réalisateur, en tout cas une tâche qui lui incombe un minimum. Parfois, les séries le font aussi un peu pour lui et il joue avec : ce sera le cas par exemple pour Another, Mayoiga, ou l’excessif Prison School. Avec tout cette panoplie, on imagine un fort caractère, déluré, appliqué et hyperactif ! Eh bien… Ce serait plutôt l’inverse. Distant, fou, ou encore pragmatique seraient des qualificatifs plus appropriés, à en croire les médias.

Voici par exemple une interview promotionnelle pour Blood-C en 2011, pour un site américain :

Vous avez passé toute votre carrière à réaliser des séries, principalement des comédies – des séries comme Ika Musume, Genshiken, Dokuro-chan, et beaucoup de travail pour Crayon Shin-chan. Par conséquent Blood-C a du être quelque chose d’assez différent pour vous, en terme de ton. Êtes-vous d’accord avec ça ? Quelle a été votre approche pour cette série ? Quels defis avez-vous dû relever ?

Je pense que le fait que la plupart des séries que j’ai réalisées soient des comédies est une pure coïncidence. C’est juste arrivé comme ça. Du coup, pour moi Blood-C n’est pas un « départ » du monde comique. Mais puisque la série est liée à une grosse franchise [Blood: The Last Vampire] et que c’est une collaboration avec CLAMP, j’ai tout de même pas mal de pression sur les épaules, c’est sûr. C’est sans doute ça le vrai défi, j’imagine.

Autant dire que malgré tout ça, Tsutomu ne semble pas être un gros rigolo dans la vie réelle, mais plutôt un espèce de clown triste de la japanimation, tel un Buster Keaton délocalisé des temps modernes. Son sens théorique et cinématographique de la comédie et sa polyvalence n’ont pas d’égal, et pourtant il semble toujours être décalé, sérieux, pragmatique et peu accessible. Il est d’ailleurs reconnu pour essayer de garder le plus possible le ton de l’œuvre originale lorsqu’il réalise des adaptations, parfois gardant l’entièreté des dialogues entiers de mangas sans le couper pour les scripts, gardant le plus de blagues possibles. Il a été surnommé « Crazy Boy » pendant la production de la 1ère saison d’Azazel-San pour s’être donné à corps et à cri dans la production, jusqu’à la chorégraphie d’insert songs ou des génériques dans les « séries à l’intérieur de la série » – un surnom qu’il a accepté bien volontiers et qu’il a réutilisé aux rares events où il participait, ou dans les commentaires audio des DVD de la série, où il boit du saké avec l’auteur du manga. Le doubleur star Hiroshi Kamiya, qui a travaillé avec lui pour Azazel-san et Prison School, rajoute quelques anecdotes qui renforcent ces côtés-là. Mizushima aurait par exemple sorti en supervisant le doublage des répliques comme « désolé si c’est difficile mais on a tous nos problèmes, donc débrouille-toi s’il te plait » ou encore « ce serait pas fun si on se faisait arrêter au moins une fois [à cause du contenu de la série] ? Ca nous ferait pas mal de pub. ». Pendant la saison 2 d’Azazel, pour faire la voix d’un des personnages ayant un ball gag BDSM dans la bouche, il a demandé au doubleur de vraiment en utiliser un pour lire le script. « Il n’est pas fou, juste très pointilleux et difficile » poursuit Kamiya. Cette réputation le poursuivra même dans un manga créé spécialement pour détailler (et parodier) le processus de production de Prison School en 2015, où il est tout simplement appelé « Tsutomu ‘Crazy Boy’ Mizushima ».

Mizushima dans "Anime Prison School wo Tsukutta Otoko-tachi".

Il fait un peu plus jeune dans le manga

 

Mais entre Witchcraft Works et Prison School, il y a une autre série qui a participé à sa renommée, et pas des moindres : Shirobako. Elle a fait rentrer Mizushima dans encore une autre dimension, au-delà du personnage loufoque, et au-delà du maître de la comédie. Pour rappel (si vous ne l’avez pas vu, foncez-y… mais malheureusement la série n’est plus disponible légalement en France), Shirobako raconte en détail la production d’un anime, en 25 épisodes, et en suivant 5 jeunes héroïne fraîchement entrées dans le monde du travail et qui veulent chacune bosser dans un pôle différent de l’animation (production, scénario, doublage, animation, graphismes 3D). La série est un projet qui tenait au cœur de toute son équipe de production (elle devait originellement durer un an, mais le financement n’a pu avoir lieu que pour 6 mois ; il y a du matériel pour une saison 2 mais elle n’est pas encore à l’ordre du jour) et a reçu un accueil critique et commercial unanime, à la fois pour ses réussites de narration et de réalisation que pour son contenu pédagogique, réaliste, mais pas léger pour autant. Il n’est pas rare d’y observer des personnages en détresse psychologique voire physique pour réussir à mener à bout leur projet, ou de les voir rencontrer des obstacles classiques d’entreprise. L’idée a pu germer grâce à l’amitié entre Kenji Horikawa (le fondateur de P.A. Works, également producteur et réalisateur là-bas) et Mizushima, qui ont voulu monter ce projet commun. Et si la série montre un côté réaliste et donc sombre de l’industrie, elle n’en reste pas moins remplie de moments chaleureux, émotionnels, ou légers qui sont transmis par la réalisation de Mizushima et le reste du staff. Comme souvent avec lui, l’accent n’est pas forcément sur le visuel ou l’animation, et si elle devient remarquable c’est sans doute le réalisateur d’épisode qui a fait son boulot ; Mizushima est plutôt côté son. Comme on l’a vu il vient originellement d’un cursus musical et il arrive régulièrement qu’il soit sound director sur des séries qu’il réalise, chose assez rare aujourd’hui. Il n’a par ailleurs pas écrit le scénario de la série mais s’est beaucoup impliqué à transmettre le plus de réalisme possible à travers son travail. Mizushima s’est par ailleurs identifié au personnage de Tarô dans la série, un producteur quasi-débutant borné, maladroit et détestable ; « c’est le ‘moi’ d’avant« . On espère tous qu’il a changé depuis.

 

Encore une fois, des séries comme Joshiraku et son humour génial et effréné mais très dur à exporter ou Girls und Panzer et le succès invraisemblable de son film mériteraient à elles seules leur article séparé. Mais ça viendra peut-être pour la première, et je n’ai pas vu la seconde ; difficile de m’étendre dans tous les cas, mais disons que je préfère me concentrer sur une seule des multiples facettes du Crazy Boy. Mais est-elle seulement pertinente ? Pourquoi s’intéresser à quelqu’un qui semble lui si distant de ce qu’on lui prête ?

Peut-être que justement ce n’est qu’une illusion qu’il se plait à entretenir. Venant de quelqu’un jouant à ce point avec les codes de la comédie, il n’y aurait rien de surprenant à ce qu’il veule brouiller les pistes et jouer avec son image. Ou même tout simplement qu’il est décalé avec la réalité de son public (ou vive-versa, c’est selon). Il suffit de regarder son compte Twitter, où 90% des postes se résument à des promotions des séries qu’il a déjà effectué (« Another va être rediffusée, allez la regarder ! », « On a fini la production du Drama CD de Mayoiga »). Mais parmi le reste, on peut trouver notamment certaines discussions plus que cordiales d’autres membres de staff, notamment son homonyme Seiji Mizushima (le réalisateur de FullMetal Alchemist premier du nom, Un-Go, Concrete Revolutio, et bien d’autres notamment chez Bones). Ils s’amusent à s’appeler respectivement « aniki » et « anija« , des mots familiers pour qualifier son grand frère.

 

Tsutomu Mizushima recevant un prix.

Mizushima recevant le Prix Individuel aux Animation Awards de Kobe en 2013, récompensé pour son travail, son dévouement et sa polyvalence.

 

Il semblait par ailleurs qu’une période de «  »repos » » s’amorçait pour ce génie comique, qui semblait retourner à son format « 1 série par an », celle de l’année écoulée étant Mayoiga. Et soudain : l’adaptation finale de Girls und Panzer en 6 films de 45 minutes a été annoncée, l’occupant sans doute pour un bon moment, victime du succès fou de la série et du film au Japon. Après une carrière si chargée et si incroyable, et à voir Mizushima toujours aussi passionné à écrire, réaliser, faire rire, aller jusqu’à superviser tout jusqu’aux paroles de chansons et aux produits dérivés, tout ce qu’on peut lui souhaiter c’est une bonne continuation. Et un bon courage.

 

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3 réflexions sur “Tsutomu Mizushima, de clown fou à génie

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