Mayo-Mayoiga, Qu’es-tu Mayoiga ? – Chronique de la folie généralisée

La confusion règne pendant cette saison de printemps. Et c’est à la fois chez des dizaines d’anti-conformistes partis en quête d’un village de légende urbaine, mais aussi chez des milliers de spectateurs à travers le monde. L’objet de la discorde ? Un anime, évidemment. L’œuvre en question c’est The Lost Village, de son nom originel japonais Mayoiga, et c’est streamé en simulcast en Europe comme en Amérique sur Crunchyroll. Comme Manureva, Mayoiga dérive complètement sur l’océan de nos habitudes, pauvres otakus bien au chaud dans nos genres narratifs bien cadrés et définis.

Et si je vais tenter d’en parler aujourd’hui, c’est parce que je trouve le déferlement d’opinions et de réactions sur cette série assez intéressant et cocasse à la fois : personne n’est d’accord à la fois sur la qualité de la forme (ça on a l’habitude), mais parfois même sur ce qu’elle est vraiment, même au niveau le plus fondamental, le plus basique. Si pour une série complètement abstraite, subtile, ou en tout cas avec beaucoup de non-dit ça peut se comprendre (quelque chose comme Kaiba, ou Texhnolyze, au hasard), pour quelque chose au scénario et aux codes aussi linéaires que Mayoiga, c’est inattendu.

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Voilà l’éventail standard de réactions possibles devant la série.

Mon but ici ça va être à la fois d’expliquer et de comprendre (moi-même, tout comme faire comprendre éventuellement à d’autres) pourquoi et comment cette série est devenu un bordel sans nom, et comment on a pu finir aussi tiraillé. Entrez dans le bus maaaagique.

(/!\ Cet article contient des spoilers jusqu’à l’épisode 10 de Mayoiga /!\ )

Parce que oui, c’est comme ça que ça a commencé : avec un bus.

Mais c’est quoi ?

Mayoiga est donc une série d’animation japonaise, diffusée d’avril à juillet 2016, produite par le studio Diomédea (Campione!, Akuma no Riddle, Gingitsune, Kantai Collection, …), réalisée par Tsutomu Mizushima (Another, xxxHolic, Prison School, Shirobako, Joshiraku, Girls & Panzer. Quelqu’un de compétent, en somme), et conçue par des producteurs chez Diomedea, Pony Canyon, et par Mizushima lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas la sempiternelle Mari Okada qui en écrit le scénario, elle est simplement à la composition de la série, contrairement à ce qu’on peut souvent lire.

Elle raconte les péripéties de plus en plus étranges d’un groupe de jeunes gens ayant fui la société dans un voyage organisé (en bus), et voulant se réinstaller à Nanaki, un village isolé de tout qui alimente les rumeurs depuis longtemps. Mais les problèmes s’accumulent à l’approche du village, entre un village introuvable, des bruits étranges, des rumeurs de monstres, un chauffeur de bus devenu fou, et des soupçons qui s’accumulent sur chacun, alors que tous ont des profils et des caractères très différents.

La série a été rapidement cataloguée comme ridicule par beaucoup, peu importe le fond de leur pensée, notamment parce que l’épisode 1 est rempli d’éléments inhabituels et bizarrement gérés : par exemple, on a le droit à une présentation entière du casting (tous les passagers du bus y passent, et ils sont aussi classiques que possible), sans dénouement, avant notamment d’embrayer sur une chanson parlant d’un hippopotame. Hum.

Et plus les épisodes passent, plus les avis sont marqués, en arrivant au point actuel où 2 camps se démarquent clairement : ceux qui pensent que c’est tout simplement une série sérieuse ratée, et mauvaise ; et ceux qui pensent que c’est un comédie depuis le départ, qui joue sur son aspect ridicule.

Du coup, « c’est quoi » ? Eh bien, ça va dépendre d’où vous vous situez, et c’est là que ça se complique. Et pour être honnête, j’ai moi du mal à en venir à bout, tant je trouve que toutes les visions de la série ont des éléments illogiques, à tel point que je me demande si c’est voulu aussi. Petit tour d’horizon, que je vais essayer de faire progressif selon les réactions au fil des épisodes (ce n’est pas toujours possible).

Un navet d’épouvante ?

Dès le départ, parodique ou non, Mayoiga se décrit au fil des épisodes comme une série d’épouvante, d’angoisse, suivant les trames classiques de film d’horreur : tout le groupe se retrouve seul dans la forêt, dans un village inhabité et potentiellement « maléfique », des personnages disparaissent, des bruits animaux étranges se font entendre, etc. Pour autant, force est de constater qu’il est difficile d’avoir peur, ou même de ressentir une certaine tension en voyant la série, et c’est notamment dû au fait que beaucoup de temps est passé non pas à développer ce sens de la tension (pas nécessairement en développant du plot, mais par exemple en jouant avec le non-dit, la luminosité, les dialogues, etc.) mais plutôt à faire du bla-bla mécanique entre les personnages, particulièrement pour permettre au personnage principal (Mitsumune, un ado classique) de nouer des relations, notamment avec son crush (Masaki, une ado classique). Sans compter les actes déraisonnés, en plus de leurs paroles, d’une bonne partie du casting. Et finalement, cette vraie sensation de regarder un film de série B (voire de série Z) se développe, et personne n’apprécie vraiment un truc qui a l’air de se foutre de lui.

Depuis le début, les « masses populaires » descendent la série, n’y trouvant aucun compte et aucun intérêt dans les genres déployés. Petit exemple, respectivement sur AniDB, site connu pour être assez froid, Crunchyroll et MyAnimeList. Ces 2 derniers étant connus pour être en général très généreux (si vous voyez quelque chose en dessous de 7 sur 10, inquiétez-vous).

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Les personnages jouent beaucoup dans cette appréhension. En plus d’être extrêmement nombreux, ce qui rend leur développement compliqué, ils sont caricaturaux à l’extrême, quitte à complétement casser l’ambiance pour rester dans le personnage de façon assez forcée. Petit listing pour comprendre les extravagances du casting :

  • Une nymphomane
  • Un chuunibyou (avec un eyepatch et Darkness dans son nom)
  • Un couple très amoureux l’un de l’autre (et qui ne parle que de ça)
  • Une fanatique d’exécutions qui veut globalement trucider tout le monde au moindre soupçon
  • Un « chef de groupe » auto-proclamé que personne ne respecte
  • L’organisateur je-m’en-foutiste
  • Le mec énervé en permanence et sans raison
  • La fille louche qui a l’air de savoir des choses
  • Deux fanatiques d’armes à feu, en tenue militaire
  • 3 filles qui ont l’air d’être là pour draguer
  • Et j’en passe.

Aussi, si finalement plus personne ne voit la série comme un drame d’horreur, c’est parce que la série semble l’avoir elle-même abandonné, plus ou moins logiquement ; il a toutefois laissé des traces indélébiles dans la narration, en plus des spectateurs : si évidemment les personnages et situations ont marqué par leur ridicule, il est difficile de justifier sérieusement une moitié de série de n’importe quoi. Et ça introduit d’ailleurs un paradoxe assez étrange : les épisodes d’épouvante, qui avaient le plus besoin de narration (réaliste ou non) étaient les moins cohérents et denses.

Malgré tout cela, la série semble se forcer à aller vers une résolution de plot classique de ces genres depuis les épisodes 8 à 10, quasiment forcée de réutiliser des ingrédients de foreshadowing, comme la chanson du départ.

Difficile donc de prendre ça au premier degré, qui que vous soyez. Pourtant sachez que beaucoup de gens le font encore, notamment dans les « masses populaires » citées, et c’est visible en lisant par exemple les commentaires sur Crunchyroll, ou encore cette review ambitieuse sur MyAnimeList.

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Il y aura toujours des gens pour prendre tout au sérieux

Une critique sociale et personnelle ?

Peu importe le niveau de lecture, des thèmes apparaissent évidents dans la série. On apprend notamment que les monstres rencontrés par les héros sont en fait spécifiques à chaque personne, et sont une espèce d’hallucination montrant un traumatisme de leur passé sous forme horrifique. Clairement, la série essaye d’évoquer à travers les flashbacks, la fuite puis ces « attaques » les réactions face à son propre passé et la capacité à nouer des liens face à ce passé troublé, et également la place de l’individu dans la société, que ce soit à travers ce village maudit ou le passif des héros.

Et à partir de l’épisode 7 (à peu près), la série devient de plus en plus sérieuse sur ces plans, au point d’abandonner quasiment ses scènes surréalistes (mais pas complètement), simplement pour résoudre son plot, et refoutre au passage quelques coups de marteaux sur ces thèmes-là, notamment par le biais de flashbacks individuels. On passe plutôt sur des monologues personnels, d’ordre presque sociologique, contrairement à l’enchainement d’épouvante du début qui avait le niveau social d’un film de Luc Besson. Toutefois je vous rassure, ça ne rend pas la série prenante et encore moins crédible ; les ficelles sont très simples voire étrangement prévisibles, même quand elles se sortent du ridicules. La subtilité des thèmes est bossée à la truelle, et il n’est pas rare d’entendre les persos faire eux-mêmes de la psychologie de comptoir sur ce qui se passe dans le village.

Mayoiga semble clairement ne rien avoir à faire de la narration (pas du scénario, plutôt de comment le raconter) : à l’instar de ce que je disais plus haut, les épisodes avec du développement scénaristiques sont presque ceux où c’est le moins attendu (ceux sans drama, sans épouvante, et sans dénouement).

Au début de sa conception, la série devait être un drame progressif avec des arcs personnels, ce qui semble coller à ce format-là, et rendrait donc la série difficile à prendre au second degré ! Même si évidemment, il est compliqué d’avoir des informations explicites sur la vraie intention des auteurs, l’article posté plus haut parlait déjà de problèmes d’écritures de la série. Mayoiga peut se permettre d’être jugée comme développement social, mais ce n’est sans doute pas son meilleur atout, même si c’était son axe principal d’écriture.

Une « fiction absurde » ?

Pour cette catégorie et la suivante, les personnages et les situations qu’ils développent y sont pour beaucoup. En effet, un concept est remonté à la surface après plusieurs épisodes : celui de fiction absurdiste. Et c’est assez sidérant à quel point tout semble coller à Mayoiga, et ça paraît même trop facile.

La fiction absurdiste c’est un style et genre d’écriture de fiction qui se concentre principalement sur les personnages et leurs expériences, et jouant délibérément sur le non-sens structurel ou narratif des actions de personnages, notamment à des fins d’humour (satirique ou parodique, généralement). Cette exagération permet d’illustrer des concepts assez profonds, presque métaphysiques, en tout cas ayant trait à la psychologique et la condition humaine à travers un esprit peu ou plus rationnel. On en trouve de nombreux exemples dans la littérature, notamment chez Ionesco, Camus, Kafka ou Sartre. Et dans Mayoiga, on retrouve beaucoup, énormément d’éléments connectant la série à ce genre et ces structures narratives : notamment, le fait que le cast entier cherche à fuire la réalité, et semble devenir ou être fou à chaque épisode, quitte à faire ou dire des choses complètement absurdes. S’ils n’en sont pas au point de remettre en causes des vérités générales, il y a un abaissement de raison quasi-global, et le nombre de personnages le rend même partagé : il arrive régulièrement qu’un personnage critique les actions d’un autre comme inutiles alors que lui-même en a exécuté à un autre moment.

Cette définition a toutefois des limites, car si les fictions absurdistes sont souvent des études sur la nature humaine, sans réelle histoire, Mayoiga ressemble ici plus à une parodie, une satire de folie, avec un plot sous-jacent lié à cette nature folle, plutôt qu’une réelle philosophie de l’absurde. Rassurez-vous, Mizushima et Okada ne sont pas encore au niveau de Sartre.

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Si tout colle étrangement, il faut avouer que c’est un peu car ce genre est une réponse à tout : tous les éléments risibles ou ridicules pourraient être catalogués comme subtils car étant de près ou de loin absurdes, et donc inclus dans cette dénomination. Cela ressemble quand même pas mal à une élimination de tous les défauts potentiels : « Les persos sont tous débiles comme des portes de frigo ! » « Non, ils sont fous, c’est absurde » / « L’histoire ne mène à rien » « Normal c’est une étude des personnages » / « La réalisation et le rythme sont foireux » « C’est pour montrer la non-rationalité de tout le propos » / Bon, vous avez l’idée.

Toutefois, ça pourrait en tout cas expliquer le nombre de pics d’extravagance qu’on trouve dans la série, dans un setting d’épouvante classiquement réaliste. Le nombre de scènes dépourvu de sens commun, et devenant de ce fait humoristique est absolument incroyable, d’épisode en épisode. On a par exemple droit à une chasse aux sorcières littérale, avec une mise au bûcher d’une fille pour  des arguments dignes du Moyen-Age ; à des flashbacks brefs pour expliquer le caractère fou de quelques personnages, où à chaque fois a lieu une escalade de violence : la passionnée des armes est devenue comme ça parce qu’elle se voulait se venger de son bullying, oui tout va bien ; la façon dont à chaque séquence, même dramatique, la plupart des personnages vont lancer une réplique qui colle à leur personnalité : mention spéciale aux innuendos de Madame Nymphomane en plein drame après la disparition de plusieurs personnages ; le retour de la chanson surréaliste de l’épisode 1 comme foreshadowing d’éléments perturbateurs ; les changement brutaux de personnalité, parfois au cours d’un même dialogue (notamment dans l’épisode 10) ; des personnages qui disparaissent puis ressurgissent, armés et belliqueux ; certains personnages complètement acharnés dans leur folie (le chauffeur de bus qui nie ses hallucinations, la folle qui veut exécuter tout le monde à littéralement chaque épisode) ; 2 personnages qui s’engueulent parce que leurs pseudonymes sont trop similaires alors qu’ils ne le sont pas du tout (même si au vu de l’épisode 10 il y a potentiellement une justificaiton à cela, qui le ferait passer d’acte surréaliste à juste stupide) ; j’en passe, beaucoup, beaucoup d’autres. On parle quand même de gens qui ont essayé de pousser un bus sur un pan de montagne quasi-vertical pendant 3 épisodes.

Avec une telle description, pourquoi pas ? Il y a tellement de profils, de situations qu’on croirait tirées directement d’un asile psychiatrique que je ne serais pas surpris qu’on soit dans la version torturée d’une œuvre de Maupassant sauce otaku. C’est tiré par les cheveux mais c’est un raisonnement simple et plausible, même si perché et indirect. Mais toutefois certains éléments viennent contredire cette posture : en effet, la présence de « vrais » personnages, sensés, à peu près rationnels (encore que) qui se retrouvent dans un plot classique rend caduque cette théorie, en tout cas partiellement.

Une comédie « nanardesque » ?

On en arrive à la théorie prônée par beaucoup ces temps-ci : et si tout ça n’était qu’une grosse blague ? Soutenue notamment outre-Atlantique par des analystes variés et plus que respectables (nos amis BobDuh, Digibro, Canipa ou encore Iblessall/Mage in a Barrel), elle suppose que tous ces aspects de folie, de non-narration, de ridicule, d’exagération et de non-subtilité soient uniquement des éléments comiques, dans ce qui est simplement une comédie parodique et satirique ; un peu comme une extension de la satire et de l’humour sombre évoqué dans la précédente catégorie.

Alors je vous vois venir : « ouiii, mais c’est comme d’hab les américains, toujours dans la sur-analyse sociologique parce qu’ils supportent pas que le plot puisse prendre le dessus », etc. Alors oui, y a peut-être un peu de ça chez certains reviewers (c’est même complètement assumé par BobDuh par exemple), mais tout de même, force est de constater qu’il y a de quoi rire beaucoup dans Mayoiga, qu’on le veuille où non.

Pour détailler un peu la différence avec les 2 premières catégories, ici on est dans un cas assez net de nuance entre « navet » et « nanar » : Wikipédia, Nanarland ou d’autres l’expliquent très bien :

Le nanar diffère du navet par son aptitude à divertir. Le nanar amuse par ses défauts tandis que le navet est simplement mauvais et ennuyeux (en référence au goût fade du légume du même nom). Le terme « nanar » est cependant parfois utilisé abusivement pour désigner des films sans intérêt. Il fait alors double emploi avec le terme « navet » auquel il devrait s’opposer.

En gros, pour les premières catégories, Mayoiga est un navet. Ici, c’est un nanar. Et probablement même dans une catégorie de nanar plus pernicieuse : celle qui est au courant de ses propres défauts (voire même qui les cause !) pour les utiliser à des fins comiques. Et ce n’est pas si tiré par les cheveux que ça ; n’allez pas me dire que Sharknado ou Iron Sky ont de vraies ambitions de thriller ou de narration. Rappelez-vous aussi qui est concerné : Tsutomu Mizushima. Le spécialiste de la comédie sous toutes ses formes, même dans le cas d’adaptations. Il a même un précédent : le fameux Another, thriller dramatique pur qui a souffert en gros du même problème, à savoir qu’il a été pris au sérieux par beaucoup (qui ne l’ont pas aimé pour son ridicule), mais pris à la dérision par pas mal d’autres qui du coup l’ont apprécié. Mizushima est un personnage assez étrange de base, de l’avis de ceux qui le connaissent. A l’époque d’Another, il a déclaré quelque chose d’intéressant dans notre contexte :

« Je pense personnellement que la « peur » et le « rire » ont beaucoup de choses en commun. Ils ne font pas appel à la raison, mais ils prennent le dessus dans nos têtes, directement. Je peux pas vraiment l’expliquer, mais j’ai toujours eu l’impression que ce sont deux émotions associées. Evidemment, je suis peut-être le seul à penser comme ça »

Vu l’existence de nombreux nanars d’horreur, certainement pas. En tout cas, ce genre de phrase montre qu’une dérision totale de la série (envers elle-même et envers ses codes de genre) est bien possible, quitte à se planter chez certains (et serait-ce alors un défaut de la série de ne pas réussir à se faire comprendre correctement, même si le genre le veut, justement ?).

La légende raconte qu'ils sont toujours en train de pousser

La légende raconte qu’ils sont toujours en train de pousser

Quand on regarde la série, avec toute cette dose de loufoque, c’est légitime de se poser cette question. Mais finalement, est-ce vraiment pire qu’un drama ? Côté jeu, narration, peut-être que pour nous ça paraît choquant, mais pour un Japon qui a vu passer tellement de formes d’humour surjouées, pince-sans-rire, sombre et j’en passe, ce n’est pas forcément innocent.

Bon, cet avis n’est pas sans problèmes non plus. Il y a même une ambiguïté à mon sens quasiment contradictoire : peut-on être ce genre de « comédie volontairement involontaire », et quand même faire passer un message ? Ce serait aller loin dans la parodie que de dire que le message de fond (cf. la 2ème partie plus haut) est lui aussi creux et parodique, ce serait même presque étrange, comme allant jusqu’à nullifier son propos. Par exemple ça se ressent vraiment dans les explications du passif des personnages : il n’est développé que pour certains personnages, souvent de façon brutale, exagérée, mais cohérente, sans toutefois avoir aucune conséquence directe sur le personnage (qui ne réalise rien, et ne change rien : c’est une simple indication au téléspectateur). Et du coup, beaucoup de choses sont laissées en plan sans raison, ou oubliées très vite (les changements de sujet en plein milieu des discussions arrivent fréquemment, et renforcent l’ambiance littéralement surréaliste ; mention spéciale au mec parti pour violer une fille qui revient comme une fleur en mode « ah ça, non c’était rien laisse tomber« ), et on a alors en face de nous quelque chose qui n’est ni drôle, ni utile, juste creux, et éventuellement absurde s’il s’incorporait bien au reste, ce qui n’est pas vraiment le cas.

OVNI de gré ou de force

Maintenant, vous avez normalement compris à quel point il était difficile (pour moi ?) de cataloguer cette série, et par conséquent d’avoir un avis à peu près qualitatif dessus. Que ça a ait été planifié ou que ce soit sorti du cerveau de spectateurs un peu trop passionnés (si c’est bien possible ?), c’est une série qui aura fait discuter sur des points et des genres rarement évoqués en parlant de narration, qui plus est dans l’animation japonaise, en allant un peu plus loin je l’espère que « personne n’est objectif » ou « c’est de la m*rde en Barquette de LU« .  Et rien que ça c’est déjà intéressant, et ça permet de voir la perception de chacun envers le scénario d’une série, et surtout envers la qualification d’une série.

S’il reste selon moi pas mal de points objectivement étranges (la gestion de personnages, de leur nombre notamment ; des problèmes de forme, comme de montage, de cadrage et de réalisation), ils peuvent là encore potentiellement être légitimés par des choix narratifs ou de réalisation. Si tant est que ces choix peuvent justifier l’omniprésence d’incohérences narratives (à « court terme », pas dans le plot fil rouge en général) et le rythme global de la série.

Alors maintenant, la question délicate, ce serait de demander est-ce-que Mayoiga c’est *bien*. Et c’est finalement peut-être encore plus délicat que prévu, car faisant appel à la perception de chacun, non pas uniquement sur la série, mais aussi sur son jugement de ces séries. Je ne vais pas partir sur le pamphlet philosophique rincé et usé pour expliquer en quoi « j’aime une série » est différent de « c’est une bonne série » (je laisse ça aux gens qui font des pavés pour légitimer leur système de (non-)notation sur divers sites), juste essayer d’appliquer un petit raisonnement à cette série, et aux nanars en général.

Un grand homme nommé Karim Debbache a eu récemment des propos assez pertinents sur une question analogue. En reviewant le famélique Troll 2  dans Chroma, il montre que le réalisateur du film le prend très au sérieux, et quasiment au premier degré et sur un plan thématique, alors que tout le public le considère comme tout au plus comme un nanar (et au pire comme un navet) et en rigole joyeusement (et à raison parfois). La situation est très similaire (même si ici Mizushima a probablement délibérément inclus de la comédie parodique, contrairement à Troll 2,  et les thématiques développées sont différentes : Karim veut montrer que le film a un fond en plus d’être drôle, Mayoiga fait globalement l’inverse ; mais le raisonnement est là), puisqu’on a un gros conflit de perception entre le premier degré de l’œuvre, son côté nanar, et son côté plus enfoui.  Et à partir de là, les questions que Karim se pose sont tout à fait valides ici :

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Capture d’écran (165)

Capture d’écran (166)

Pardonne-moi Karim, sincèrement

Toutefois, contrairement à Karim qui veut globalement arrêter de ridiculiser Troll 2, je n’ai pas le dernier mot sur ce plan-là, et je suis bien incapable de vous dire si il est légitime de qualifier Mayoiga de sombre daube ou si je devrais annoncer que c’est un monument de subversivité qui a dépassé les codes de l’humour. Mais ce que je voulais développer, en plus de ces querelles de genre, c’est à quel point la façon dont on catalogue cette série semble directement la lier à sa qualité intrinsèque, et encore plus, à comment on devrait l’apprécier, alors qu’au fond on s’en fout. Chaque série a des qualités dans un aspect bien particulier, et c’est littéralement impossible de dire ce que devrait être formellement un bon anime, au-délà des genres. Et un point que Karim développe très bien (et vous l’avez sans doute déjà fait vous-mêmes sans vous en rendre compte), c’est qu’on ne peut pas simplement dire qu’une série est mauvaise parce qu’elle faillit à des objectifs pré-conçus pour elle par des genres, ou des qualificatifs permettant de la catégoriser. Donc passer de « c’est une mauvaise série d’horreur » à « c’est du génie comique » sans vraiment d’arrêts intermédiaires me dépasse pas mal, surtout que la série semble éviter de tomber dans des trucs aussi manichéens, quitte à s’handicaper comme on l’a vu avec le développement des personnages.

Rire devant une série la rend-elle bonne ? Ou en tout cas, est-ce-que ça veut dire que vous l’aimez ? Regarder chaque semaine un truc qui nous fait rire, c’est un peu la définition de l’entertainment, il y a potentiellement toujours un fond d’attachement au hate-watching, peu importe comment on le nie et comment on se comporte vis-à-vis de ça. Sinon on s’approche nécessairement du masochisme, j’en ai peur. Encore une fois, je suis bien incapable de dire si Mayoiga est justement une « bonne mauvaise série » comme Troll 2, ou juste une « mauvaise série lambda » (ou peut-être même une vraie bonne série comique ?), je voulais juste, à travers ce spectre absurde qu’est Mayoiga, reprendre un peu ce débat vraisemblablement stérile pour replacer à la fois où se situe l’auteur là-dedans, et comment interpréter ça en termes de qualité.

Beaucoup d’auteurs, soit peu inspirés soit trop, déclarent souvent laisser l’interprétation de ce qui se passe au spectateur. Et si, dans Mayoiga, Mizushima avait décidé de laisser carrément le choix de la série à nous, public ?


Mayoiga est un OVNI, au sens quasi-littéral où personne n’y se retrouve. Ce n’est pas la première ni la dernière série japonaise dans ce cas, mais rares sont celles de cette teneur, comme tiraillée entre des sphères opposées. Son rythme forcé dans l’accélération des derniers épisodes peut accentuer n’importe lequel des côtés, ce qui n’arrange pas la chose : l’épisode 10 est limite diffusé en avance rapide, et a souffert de problèmes de production, qui peuvent compromettre encore plus des pans déjà laissés pour compte de la série.

Pour l’anecdote, au Japon, ça semble assez mitigé aussi : j’ai vu beaucoup en rire comme une mauvaise série, mais aussi pas mal la regarder au premier degré en s’impliquant dans le plot. Ceci dit, les analystes japonais d’anime sont peu visibles sur Twitter, et ne sont peut-être pas très nombreux à part sur 2chan, donc c’est un peu plus compliqué pour moi d’en parler, vous comprenez.

Et vous ? Plutôt…

… ou bien …

… ou encore !

(« J’ai vu les derniers épisodes de Mayoiga, et à chaque fois il n’y a pas de gros progrès dans l’intrigue, mais j’ai quand même l’impression que ça bouge un peu. Il y a beaucoup de commentaires de gens qui pensent que la fin sera très décevante mais j’arrive à l’apprécier normalement. »)

Avec tout ça, je me rends compte que s’il est aisé de dire si Mayoiga est pour vous une bonne ou une mauvaise série selon si vous appréciez un minimum son divertissement, peut-être suis-je encore plus stupide de ne pas réussir à décider de quelle façon la regarder.

 

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8 réflexions sur “Mayo-Mayoiga, Qu’es-tu Mayoiga ? – Chronique de la folie généralisée

  1. L’espèce de jeu qui a été fait avec la catégorisation de cet anime est plutôt sympa.

    Personnellement, j’ai eu du mal à démarrer, mais après l’épisode avec le background de Mitsumine, je pense quand même que Mizushima s’amuse avec les réactions des visionneurs(on passe de le traiter d’un espèce de naïf timide, à culpabiliser un peu de le juger sans connaitre son passé) et que l’histoire est volontairement « désagréable ».

    Dans tous les cas, qu’il soit bon ou mauvais, cet anime reste plus intéressant que le 60% des anime produits actuellement, taillés sur mesure pour les otaku. Il n’essaie pas de caresser ou rassurer celui qui le regarde.

    Article enrichissant dans tous les cas.

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    • Merci, ça fait plaisir !

      Sinon c’est quand même un cirque assez étrange de « s’amuser » (si c’est le cas) à tout chambouler comme ça. Le risque c’est de casser le peu de cohérence qu’il y a, et rendre l’histoire « désagréable », comme tu dis. Alors oui, c’est une possibilité, mais j’ai eu mal à la comprendre, j’imagine.

      Pour la fin, sur un plan d’analyse je suis assez d’accord, mais je pense ne pas être le seul à préférer regarder un anime plat et correct dans mes zones de confort (quitte à ce qu’il fasse du « pandering ») qu’à quelque chose de plus particulier. Mais je comprends que ça puisse plaire, ce côté déroutant

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  2. Fiou, ça fait du bien de lire un bon gros pavé sur cet anime après tous les tweets de 140 caractères que j’ai pu lire dessus!
    Personnellement j’apprécie la série, même si on en arrive de plus en plus au point où je me demande si je l’aime pour le shitstorm et les réflexions qu’elle (re)soulève (pourquoi chercher à classer dans un genre, le nombre de personnage et le développement, etc…) ou pour ce qu’elle propose vraiment.
    C’est d’ailleurs le type de série qui me frustre de ne pas avoir accès (souvent à cause de la langue) à des interview des auteurs et réal, qui permettent souvent d’éclairer des animes, qui comme Mayoiga, s’exprime de manière aussi éclater (genre G no Reconguista qui, quand on sait ce que Tomino voulait exprimer, prend sens et on arrive à recoller les morceaux).
    Après j’apprécie plus être malmené par des animes que d’être dans quelque chose de formaté mais qui se laisse manger, et je comprend que beaucoup ait abandonné la série.
    En tout cas merci pour le boulot abattu dans cet article!

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    • Merci o7

      « pourquoi chercher à classer dans un genre, le nombre de personnage et le développement, etc… »

      Parce que c’est très humain de faire ça. Les repères comme ça (trouver un genre, un point de comparaison, etc) permettent de se faire un avis parce que le cerveau arrive plus facile à faire du jugement relatif plutôt qu’absolu, et que ça suffit dans l’immédiat à la majorité des gens. Alors oui ça créé des shitstorms, mais ça permet de voir aussi comment on est impliqué dans un média et ce qu’on y attend. C’est la même chose dans la musique expérimentale, ou l’art abstrait, par exemple.

      « Après j’apprécie plus être malmené par des animes que d’être dans quelque chose de formaté mais qui se laisse manger »

      Je serais moi aussi partisan de cette doctrine, sauf qu’être malmené par le ridicule c’est assez particulier ! Quand on casse les codes de manière sérieuse (genre, je sais pas, The Tatami Galaxy), les gens y sont plus sensibles, ou au pire même s’ils n’aiment pas ils sentent qu’il y a un truc au pire artistique et au mieux profond derrière. Quand on te malmène pour finalement faire rire, c’est presque dérangeant !

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  3. Tout d’abord, très interessant ton article. Surtout les elements que tu utilises pour illustrer tes propos, c’était vraiment sympa à lire.
    Sinon, si je devais choisir une des hypotheses que tu suggeres, je dirais : « comedie nanardesque sur lit d’absurdité »?. Et la remarque de @Digibro est pas mal non plus (je me souviens avoir sourit à cette scene).
    Perso, ce que j’ai remarqué est que ceux qui le descendent parlent aussi du fait « qu’il ne fait pas peur » comme tu l’as souligné et que comme il est « évident » qu’il veut faire peur mais qu’il « échoue » c’est mauvais.
    C’est assez dommage de limiter quelque chose à ça et c’est pour cela que ton article est d’autant plus appreciable.

    Pour ma part, regarder cet anime est un peu comme regarder une comedie pas marrante pour son « plot ». Ca n’a pas beaucoup de sens de faire cela mais ça se mange comme un fast-food. Et pourtant ça pose de réels questions sur le genre (parce que le fond ici est assez chaud à pouvoir totalement légitimer comme tu l’as écrit à un moment je crois?).

    Sinon, petite remarque sans interet, je sais pas si tu as regardé la serie « LOST, les disparus » mais il y a assez de similarités au niveau du schema narratif ( l’utilité des flashbacks par exemple) et de l’intrigue que ça donne un peu le tournis. Ca m’a tilté à m’en donner mal à la tete (surtout l’épisode 10 ou « on » croirait un flashforward au début)
    Au point, ou faire un rapprochement entre les 2 serait assez cocasse (peut-etre m’y risquerais-je?). C’était tout pour ma remarque inutile. N’y prete pas attention si elle ne te parle pas.

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